Brest, port des records
#Records #Atlantique #TropheeJulesVerne
#TourDuMonde #Solitaire #Equipage

2008 – Francis Joyon

Résumé du formidable exploit de ce Tour du monde en solitaire 2007-2008

Francis Joyon est donc (re)devenu cette nuit le recordman du tour du monde en solitaire, dans le chrono ahurissant de 57 jours, 13 heures, 34 minutes et 6 secondes. Plus de 26000 milles nautiques de frissons avalés à 19,09 nœuds de moyenne, 4 nœuds de mieux qu'Ellen MacArthur dont Joyon améliore le record de deux semaines complètes.

Voici très résumé, en trois actes, le film de son extraordinaire aventure océanique.

Acte I : tout schuss jusqu'en Tasmanie

Francis Joyon s'élance de Brest le vendredi 23 novembre 2007 à 11h05, dans un flux de nord-est qui monte à 25 nœuds à la pointe de Bretagne. Pour battre le record d'Ellen MacArthur, IDEC doit accomplir sa giration planétaire en moins de 71 jours, 14 heures et 18 minutes, soit revenir avant le 3 février 2008 à 1h23. Reconnaissable à sa très longue étrave centrale, le plan Irens/Cabaret allonge illico la foulée. Et respecte à la lettre le plan de bataille défini avec le routeur Jean-Yves Bernot : empannage dans le golfe de Gascogne et tout faire pour conserver de la vitesse sans rupture jusqu'à l'alizé. Francis Joyon pense alors mettre « huit jours pour atteindre l'équateur ». Mais dès le départ il tient des moyennes à 22 nœuds, enchaîne des journées à 500 milles et le paysage défile : cap Finisterre le premier jour, passage entre Açores et Madère le deuxième, Canaries avalées au troisième, Cap Vert au quatrième… « La fenêtre météo est vraiment bonne » se félicite le skipper qui, déjà, ne tarit pas d'éloges sur le passage dans la mer de son bateau.
A ce rythme de feu, IDEC franchit l'équateur dès le vendredi 30 novembre, en 6 jours et un peu moins de 18 heures : deux jours de mieux qu'Ellen MacArthur et dix heures de moins qu'Orange II en équipage dans le Trophée Jules Verne ! Et dire que le premier objectif était de « perdre le moins de temps possible sur Ellen dans la première partie…»

Après 10 jours de course, à peine ralenti par le Pot au Noir, le 3 décembre IDEC est déjà par le travers de Rio de Janeiro, avec 800 milles d'avance. Le jeu consiste à aller chercher un petit centre dépressionnaire qui ouvrirait la porte vers le Cap de Bonne Espérance. Et IDEC trouve le passage, déboule dans l'Atlantique Sud avec un flux de nord, en bordure de l'anticyclone de Sainte Hélène. La diagonale est splendide. La flèche rouge allume à 25 nœuds de moyenne en déflorant les quarantièmes rugissants. On attend un temps canon à Bonne Espérance. On n'est pas déçu : le 8 décembre, IDEC efface le cap des tempêtes en 15 jours, 7 heures et 16 minutes à la moyenne sur l'eau de 20,12 nœuds ! Son avance grimpe à 4 jours.
Fuyant en avant d'une dépression, IDEC s'attaque à l'Indien à toute allure : 560 milles, puis 600 milles par jour ! Le rythme tenu par l'homme placide est celui d'un équipage et le 12 décembre près des Kerguelen, avec les albatros pour témoins, Joyon pulvérise le record des 24 heures en solo : 616 milles à 25,66 nœuds de moyenne (record amélioré à 619 milles par Thomas Coville quelques semaines plus tard). Le dimanche 16 décembre, IDEC est au Cap Leeuwin, au sud de l'Australie, avec 7 jours d'avance. Le mardi 18 décembre, au Sud de la Tasmanie, Joyon désintègre le record de l'océan Indien en 9 jours et 12 heures, soit 3 jours de moins qu'Ellen MacArthur et seulement 59 minutes de plus qu'Orange II. « Avec des chiens enragés aux fesses on va plus vite », s'amuse Francis. Mais c'est une autre paire de manches qui l'attend dans le Pacifique

Acte II : un Pacifique de combat

Car voilà, après s'être sauvé à grande vitesse devant une dépression, c'est maintenant un anticyclone qui menace d'encalminer Joyon dans la traversée de son troisième océan, le mal nommé Pacifique. Au sud de la Nouvelle Zélande, il est déjà par 54 degrés Sud, dans de gros creux, sous des nuages noirs chargés de pluie et de vents violents qui obligent à manœuvrer et optimiser la route en permanence pour ne pas se faire scotcher. Au 27e jour de course, IDEC est déjà à mi-parcours. Mais pour conserver des vitesses élevées et échapper aux calmes, il faut descendre, descendre… et donc s'approcher des zones où dérivent les icebergs. Le Noël de Francis Joyon est un peu spécial. Sous tourmentin seul, IDEC essuie « une dégelée », comme dit Francis : 40, 45 puis 50 nœuds, mer méchante, creux de 7 mètres et déferlantes, le tout en traversant un véritable champ de mines d'icebergs. De quoi se fâcher définitivement avec la nature, mais ce n'est pas le genre de la maison Joyon. Et Francis-l'écolo adresse « aux enfants qui voudront bien partager mon rêve » le message suivant : « Je me rends compte que la planète n'est pas si grande que ça. Les générations passées la croyaient illimitée et ont puisé dans ses ressources, mais nous sommes arrivés à une période charnière. Toute la beauté du monde existe encore, mais pour la première fois les hommes peuvent y mettre fin si on n'y prend garde. Je crois que les enfants comprennent cela mieux que les adultes, souvent endormis par leur quotidien. Seuls les enfants arriveront à les réveiller, leur faire comprendre que l'essentiel est de permettre aux oiseaux de voler dans les forêts, aux ours blancs d'errer sur la banquise, aux dauphins de surfer sur les vagues des océans et au final, à l'homme de vivre en harmonie sur sa planète». Pour faire son cap dans le Pacifique, IDEC devra descendre jusqu'à 59 degrés de latitude Sud alors que l'alerte glaces est à 52°. Mais la récompense est au bout de cette route à risques dictée par la météo. Le samedi 29 décembre, à 23h31, IDEC est au Horn. Le cap dur en 35 jours ! Encore un exploit ahurissant, à 21 nœuds de moyenne sur la route effectivement avalée. Son avance sur Ellen MacArthur est de 9 jours et demi. Délivrance ? On ne se méfie jamais assez de la remontée de l'Atlantique…

Acte III : la remontée de tous les dangers

Dès la Terre de Feu, le coup de frein est brutal. De la pétole, du près - « deux fois la route et trois fois la peine » - IDEC est contraint de louvoyer au grand large de l'Argentine. Oubliées les journées à 500 milles, il faut se contenter de 300, voire moins. Dans un premier temps, au 40e jour de course, Francis Joyon parvient à exploiter un couloir de vent un peu moins défavorable entre un anticyclone et une dépression. Mais du 4 au 8 janvier, l'Atlantique Sud se montre impitoyable : le vent est résolument au Nord, dans l'axe de la route, et oblige le skipper morbihannais à multiplier les virements de bord. Le trimaran est rudement secoué dans une mer désordonnée. « Je souffre de voir souffrir mon bateau », soupire Francis, qui regrette aussi d'avoir perdu « l'aiguillon Thomas Coville », lancé à la poursuite du même record mais contraint à l'abandon sur casse au large de l'Afrique du Sud. Pour Joyon, l'obsession est de toucher enfin les alizés d'Est qui permettront de refaire tourner les chronos dans le bon sens. Le 8 janvier, c'est chose faite. Le 9, le speedo repasse au-dessus des 20 nœuds et malgré un blocage du safran babord (qui sera réparé assez vite), le bateau monte de nouveau sur un flotteur et file vers l'équateur. La ligne de séparation des deux hémisphères est franchie de nouveau le 10 janvier en 48 jours, 2 heures et 18 minutes… 12 jours et demi d'avance !
Mais dès le lendemain, on craint le pire. La drisse de grand voile a cédé et en montant au mât pour réparer, Francis Joyon découvre une avarie autrement plus grave : l'axe qui retient le hauban tribord se dévisse. Qu'il sorte de sa base et c'est le démâtage. Cinquante jours d'efforts peuvent être réduits à néant en une fraction de seconde. Le suspense devient insoutenable : tiendra, tiendra pas ? Joyon se blesse à la cheville en escaladant deux fois, puis trois fois son mât, 32 mètres au-dessus d'une mer croisée. Voilure réduite et route adaptée pour laisser le hauban sous tension – position dans laquelle il risque le moins de se s'arracher – IDEC parvient pourtant à poursuivre sa route. Le 14 janvier, Francis lâche « c'est un peu galère, le bateau est très fatigué ». Doux euphémisme, car les avaries s'enchaînent. Au près par 28 nœuds de vent, l'étai de trinquette cède, une poulie transperce le pont… c'est la guerre, avec toujours l'épée de Damoclès de ce hauban qui peut lâcher à tout moment. Les journées sont dures pour les nerfs, jusqu'à ce mercredi 16 janvier où Francis réussit une quatrième ascension du mât d'IDEC et cogne au marteau comme un forcené sur la pièce traîtresse, pour la gripper définitivement. Opération réussie. Dès lors, la confiance revient à bord du trimaran rouge. Reste à éviter les derniers pièges d'une dépression très creuse dans le golfe de Gascogne pour filer vers un extraordinaire exploit à Brest : 57 jours, record atomisé de 14 jours. Deux semaines complètes. Francis Joyon était déjà un très grand marin. Cela ne va sûrement pas lui plaire, mais il est aujourd'hui une icône, de celles dont se nourrissent les rêves des gosses. Bienvenue dans la légende, Mister Francis.

Les grandes dates du record :

* Départ de Brest : vendredi 23 novembre 2007 à 11h05'52.
* Passage équateur (aller) : vendredi 30 novembre à 4h03 en 6 jours 17 heures et 58 minutes. 2 jours d'avance sur Ellen MacArthur.
* Cap de Bonne Espérance : samedi 8 décembre à 18h21, en 15 jours, 7 heures et 16 minutes. 4 jours d'avance.
* Record des 24 heures le mercredi 12 décembre 2007 : 616,07 milles à 25,66 nœuds de moyenne. Amélioré depuis à 619,3 milles par Thomas Coville.
* Cap Leeuwin : dimanche 16 décembre. 7 jours d'avance.
* Record de l'océan Indien (sud Tasmanie): mardi 18 décembre en 9 jours, 12 heures et 3 minutes. Record amélioré de 3 jours.
* Cap Horn : samedi 29 décembre à 23h31 en 35 jours, 12 heures et 31 minutes. 9,5 jours d'avance.
* Passage équateur (retour) : jeudi 10 janvier à 13h23 en 48 jours, 2 heures et 18 minutes. 12 jours et 11 heures d'avance.
* Arrivée à Brest : dimanche 20 janvier 2008 à 0h39'58'', en 57 jours, 13 heures, 34 minutes et 6 secondes. Record battu de 14 jours, 44 minutes et 27 secondes. Environ 26400 milles parcourus à la moyenne de 19,09 nœuds sur l'eau.

L'historique des trois records solo en multicoques et sans escale :

* Francis Joyon. IDEC. 2008. 57 jours, 13 heures, 34 minutes et 6 secondes.
* Ellen MacArthur. Castorama. 2005. 71 jours, 14 heures, 18 minutes et 33 secondes
* Francis Joyon. IDEC. 2004. 72 jours, 22 heures, 54 minutes, 22 secondes.

Tentatives précédentes :

* Olivier de Kersauson. Un autre regard.1989. 125 jours, 19 heures, 32 minutes. Deux escales
* Philippe Monnet. Kriter. 1988. 129 jours. Deux escales.
* Alain Colas. Manureva. 1974. 169 jours. Une escale.